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Yves Corentin Cariou

Histoire de Langon

 

 

Correspondance

  1. Marie
  2. Joyeuses Pâques

Au Grand Clos - 1955

Avec le Frère Yves et l'Abbé Pautonnier vicaire

 

 

Poèmes

  1. Départ
  2. L'Etranger y vint s'asseoir
  3. Fakhra de Bérénice
  4. Les pleurs d'Agénor
  5. Ce qui se passe au ciel?...
  6. Papa Noël est mort
  7. Epiphanie sous les tropiques
  8. Pourquoi n'est-il pas né au Liban
  9. Abbouna Boulos
  10. Maronette

 

Poèmes Série 2

 

 

Lettres du Liban

                                                   JOYEUSES PÂQUES      

Chers amis du Grand Clos,

...où tant d'amitié est enclose, je me hâte de vous souhaiter "Joyeuses Pâques".

...cette fois-ci je me dépêche un peu pour mon courrier car des cours m'attendent et le Bac approche. Durant ces vacances je veux encore taper à mes élèves quelques données essentielles sur le roman, sur le réalisme, le symbolisme et l'actualité littéraire. Je me suis rendu compte qu'ils n'étudient que les cours du prof et ne lisent rien d'autre par paresse et soleil d'Orient avachissant.

Et puis il y a déjà des jours de vacances perdus par avance. Par exemple celui où Joseph viendra me prendre avec sa bagnole pour aller passer la journée avec deux autres amis dans la nature.

...on a un peu vieilli tous les deux. Il se peut qu'en 63 il participera à la caravane automobile Liban-Europe. Nous arriverons ensemble en klaxonnant dans l'avenue principale de Langon avec un grand drapeau libanais (inconnu pour les plouques). On obliquera derrière le presbytère. Qui est-ce?...Qui est-ce?... Les "battouères" tomberont des mains des laveuses. On se fera ouvrir le passage à niveau tout grand. Et au loin, le Grand Clos, averti par avance, nous attendra avec des bouquets de fleurs. C'est-ti fou tout ça? Et pourtant c'est possible... On apportera à Annick des babouches constellées, à Michèle du parfum d'Arabie, à la vieille maman, un miroir magique... aux gars des poignards ciselés, des cigarettes de Turquie et des narguilés de cristal. Et les mille et une nuits deviendront mille et un matins. Et que sais-je. Baltos et Anjou...

Roger Frin viendra nous rappeler "La Maison sous l'Orage" (Troupe des Menhirs 1952/53 - voir Echo de Langon ...ou 1950 Ouest-France NDLR), mais l'orage a passé et la maison est toujours debout.

Vous devez comprendre que cette année je suis heureux. Je le suis en effet. Une bonne classe de Première. Des amis, de la sympathie. Peu d'amis, mais très bien choisis. Je commence à comprendre que le bonheur est simple. Auront-elles ce bonheur ces Miss qui vont se faire élire à 4 kilomètres d'ici au bout de la baie de Jounieh, au casino? Le devoir accompli et la joie qui en découle : c'est tout.

Ma vie est faite de petites joies. Un petit gars qui n'a pas déjeuné parce qu'il s'est levé trop tard et qui, à 10 heures, sentant la faim dans son petit ventre, vient me prendre par la main et me dire : "Frère Tristan, je n'ai pas déjeuné - Descends au réfectoire pour aller voir Jacques. - J'ai peur qu'il me gronde." Je descends avec lui, calme le gros Jacques qui n'aime pas les paresseux (mais le mioche à 6 ans à peine), et je lui fais donner du pain et du chocolat.

C'est un autre bout de chou, mignon comme un ange rose, qui, ne sachant pas un mot de français, me baragouine en Arabe quelque chose comme  je traverse sa cour. Je l'envoie par signe au Frère surveillant occupé à faire jouer un groupe au ballon. Mais il n'en veut pas et il me montre son gentil petit cou déchiré par une large balafre : coup de griffe ou de poinçon. Que faire? Il me prend par la main, m'entraîne et m'indique son agresseur occupé à jouer aux billes. Je tire les oreilles. Je gronde. Je donne deux ou trois tapes sur les fesses. L'agresseur pleurniche à son tour et... Justice est faite!

Ce sont quatre petits frères, si beaux qu'ils serviront en couverture de  "Contacts", 13,12, 10 ans mais bien préservés et bien élevés, timides comme des colombes et doux comme des agneaux frisés de laine. La maman tombe malade brutalement. Je lui avais rendu visite trois jours avant pour obtenir sa permission d'imprimer ces quatre jolis minois. Opération au foie. Roger l'aîné a depuis hier les larmes aux yeux. Foufou, le second, se renferme dans un coin de la cour. François le troisième me cherche comme un poussin égaré. Quant à Jeannot, hélas! c'est une petite loque, lui si rieur à longueur de journée. Un petit chien foutté. Le soir la maison est grande et vide. Le papa est à l'hôpital veillant jour et nuit, la chère malade. Je dis un mot de consolation à Roger, arrange un épi des cheveux de Foufou, caresse les jumeaux François et Jeannot et leur promet d'aller voir la maman dans l'après-midi. Que faudra-t-il lui dire?... Que Jeannot l'aime bien, qu'il est bien sage, lui le turbulent... "Oui" me dit Jeannot, un gros oui qui sort du coeur. Et le soir je raconterais tout ça à la maman en lui remettant la photo agrandie de ces quatre anges qui lui souriront pour hâter sa convalescence. Elle doit rentrer ces jours-ci à la maison pour finir de se rétablir.

 

"Donc, je marche vivant dans mon rêve étoilé" (Victor Hugo)

espérant que tous ces menus faits, la trame de ma vie quotidienne, vous rappellera le Frère Yves du passé et... vous fera prier un peu, ou beaucoup pour lui.

A bientôt de vos nouvelles.

Joyeuses Pâques!

 

                                         Tristan Dumanoir (Yves Cariou)

 

Jounieh, le 16 avril 1960